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 Ecrits 

Haratch

 

 

 

L’hiver 1955 fut l’un des plus terribles qu’on ait connu en France. Tout était gelé, l’eau ne coulait plus dans les canalisations, les trottoirs étaient transformés en patinoires, d’énormes stalactites pendaient des gouttières des maisons. On avait annoncé à la radio des températures de –20° sur la région lyonnaise.

Ma mère qui avait toujours peur que je prenne froid m’avait convaincu d’accepter de porter entre mon maillot de corps, ma chemise et mon pull-over, des feuilles de papier journal, et, le seul journal qu’elle avait sous la main était « Haratch »,  un quotidien en langue arménienne. Je me laissais faire docilement, acceptant de faire confiance à la sagesse séculaire de la mère arménienne.

Cette année- là, je venais d’entrer en sixième, au Lycée Ampère à Lyon, un lycée prestigieux, fréquenté par les enfants de la bourgeoisie lyonnaise.

Dans le Bus 16 qui me conduisait de ma banlieue lointaine jusqu’au lycée, j’étais déjà gêné par le froissement du papier au moindre de mes mouvements. J’avais l’impression que tous les passagers avaient les yeux fixés sur moi et se demandaient comment je pouvais émettre un bruit si étrange. Mais comme j’avais une confiance absolue en « mamma » je gardais stoïquement les journaux plaqués sur ma poitrine en essayant de ne pas trop bouger.

Une surprise désagréable m’attendait au lycée. Ce jour- là, au lieu du cours habituel, nous avions visite médicale, et, j’étais déjà parmi les autres élèves quand je réalisais ce qui m’attendait. On nous dirigeait rapidement vers l’infirmerie, l’infirmière nous intimait l’ordre de nous déshabiller, et de ne garder que nos slips et nos chaussettes.

Je cherchais à m’isoler pour ne pas avoir à exposer les exemplaires d’  Haratch   qui enveloppaient ma poitrine, mais c’était impossible. Je ne bougeais pas et gardais obstinément mon pull-over.

- Alors Sédèfian, vous ne vous déshabillez pas !

Déjà tous les visages se tournaient vers moi. J’enlevais alors lentement mes vêtements, en commençant par mon pantalon et enfin mon pull et ma chemise, exposant ainsi à tous les regards les caractères si particuliers de la langue arménienne.

Tous s’étaient rassemblés autour de moi.

    - Qu’est- ce que c’est ?

- C’est de l’Arabe ?

- Ah non, ça c’est de l’hébreu !

- On dirait du chinois,

Ils riaient, se bousculaient pour mieux voir. Un grand  lyonnais, lisse, propre, sûr de lui essaya de  m’arracher le journal en déchirant une page. Je me jetais furieusement sur lui et le plaquais contre le sol. Je pesais sur lui de toutes mes forces et il se mit à hurler. L’infirmière et le surveillant accoururent précipitamment pour nous séparer.

J’étais fou de rage, j’aurai voulu disparaître, ne plus venir dans ce lycée fait pour les Français  où je n’avais pas ma place. J’en voulais terriblement à ma mère qui m’avait fait porter ce journal ridicule, j’en voulais à tous ces garçons qui s’étaient moqués de moi.

Que pouvait signifier le fait d’être arménien alors que nous vivions en France, qu’il n’y avait plus aucun espoir de retour dans un pays qui n’existait plus pour nous, une terre abandonnée aux kurdes et aux turcs.

Je venais de réaliser que je devais vivre au royaume de l’entre-deux…

​Aram Sédèfian-  Site Officiel

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